01 décembre 2006
Illusions
Pour faire suite plus
amplement à une entrée de Gourmande, j’ai décidé de reporter à l’écran des mots
que je lis souvent depuis plusieurs années. Ils sont tirés d’un livre que
j’adore :
- Nous sommes tous libres de faire ce que nous désirons faire, me dit-il ce soir-là. N’est-ce pas simple, clair et net ? N’est-ce pas un moyen formidable de faire tourner un univers ?
-
Presque. Tu as oublié un détail assez énorme.
-
Ah ?
-
Nous sommes tous libres de faire ce que nous désirons faire, aussi longtemps
que personne d’autre n’en souffre, grondai-je. Je sais que c’est ce que tu
voulais dire, mais ça va mieux en le disant.
Il
se fit soudain comme un bruit de pas traînants dans le noir, et je me tournai
aussitôt vers lui.
-
Tu as entendu ?
-
Ouais. On dirait quelqu’un…
Il
se leva et fit quelques pas dans l’obscurité. Il éclata de rire soudain et
prononça un nom que je ne pus distinguer.
-
Tout va bien, l’entendis-je dire. Non, nous sommes heureux de vous avoir avec
nous… Pas besoin de rester à l’écart… Venez, vous êtes le bienvenu,
sincèrement.
L’autre
voix avait un accent prononcé, pas vraiment russe, ni tchèque, plutôt un accent
de Transylvanie.
-
Merci, disait-elle. Je ne veux pas m’imposer. Vous passiez la soirée tous les
deux…
L’homme
que Shimoda ramena avec lui près du feu était… enfin, il n’était pas du genre
qu’on rencontre couramment la nuit dans le Middle West. C’était un petit type
efflanqué, avec un air de loup, assez effrayant à voir, qui portait une tenue
de soirée avec une cape noire doublée de satin rouge. La lumière semblait le
gêner.
-
Je passais, dit-il. Ce champ est un raccourci pour rentrer chez moi.
-
Vraiment ?
Shimoda
n’en croyait pas un mot. Il savait que l’autre mentait, mais en même temps on
sentait qu’il devait faire un effort pour ne pas lui éclater de rire au nez.
J’espérais comprendre sans trop tarder.
-
Installez-vous, dis-je. Si on peut vous rendre service…
Je
ne voyais vraiment pas comment, mais il était si craintif et contracté que je
voulais sincèrement le mettre un peu à l’aise, dans la mesure du possible.
Il
me fixa avec un sourire désespéré qui me glaça aussitôt.
-
Oui, vous pouvez m’aider. Je n’oserais pas vous le demander si je n’en avais
pas tellement besoin : puis-je boire de votre sang ? Juste un
peu ? C’est ce qui me nourrit, il me faut du sang d’homme.
C’était
peut-être l’accent (il ne parlait pas bien notre langue) ou alors j’avais mal
compris ses paroles, en tout cas j’étais déjà sur mes pieds : je crois que
je n’avais jamais de ma vie bondi aussi vite, et le foin sur lequel j’étais
allongé volait dans le feu.
L’homme
recula aussitôt. Je ne suis pas du tout agressif par nature, mais je suis assez
costaud, et j’avais dû prendre un air menaçant. Il rentra la tête dans les
épaules.
-
Je suis désolé, cher monsieur ! Je regrette vraiment ! Oubliez ce que
je vous ai dit, je vous prie, à propos du sang ! Mais vous comprenez…
-
Qu’est-ce que vous dites ?
J’étais
d’autant plus furieux que j’étais effrayé.
-
Nom de nom, je ne sais pas ce que vous êtes, une sorte de VAM… ?
Shimoda
me coupa avant que je n’aie pu finir le mot.
-
Richard, voyons ! Notre hôte était en train de parler et tu l’as
interrompu ! Continuez, cher monsieur, je vous en prie ; mon ami est
un peu nerveux.
-
Don, dis-je, ce type est un…
-
Tais-toi !
J’étais
trop stupéfait pour insister. Je posai un regard terrifié sur cet homme tiré de
sa nuit originelle jusqu’à la lueur de notre feu de camp.
-
Comprenez-moi, je vous en prie, disait-il. Je n’ai pas choisi de naître
vampire. C’est une malchance terrible. Je n’ai pas beaucoup d’amis. Et pourtant
j’ai besoin d’une certaine quantité de sang toutes les nuits (oh ! très
petite !) sinon je suis torturé par des douleurs atroces, et au bout d’un
certain temps, je ne peux plus continuer de vivre ! Je vous en supplie, je
souffrirai horriblement – je mourrai même – si vous ne me permettez pas de
sucer un peu de votre sang… un tout petit peu, je n’ai pas besoin de plus d’une
chopine.
Il
fit un pas vers moi, en repassant la langue sur ses lèvres, songeant
certainement que Shimoda était en quelque sorte mon maître et me forcerait à me
soumettre.
-
Un pas de plus, dis-je, et il va y avoir du sang. Oui, si vous me touchez, vous
mourrez…
Je
ne l’aurais pas tué, mais je l’aurais sûrement maîtrisé avant qu’il n’ait dit
deux mots de plus.
Il
devait m’avoir pris au sérieux, car il s’arrêta et poussa un soupir. Il se
retourna vers Shimoda :
-
Vous avez établi votre thèse maintenant ?
-
Je crois, oui. Merci.
Le
vampire me regarda, le sourire aux lèvres, parfaitement à l’aise, s’amusant énormément,
comme un acteur de théâtre après la fin du spectacle.
-
Je ne vais pas boire ton sang, Richard, me dit-il, très aimable – et sans aucun
accent.
Je
le regardai, et il s’effaça, comme s’il éteignait sa propre lumière… Cinq
secondes plus tard, il n’était plus là.
Shimoda
s’était rassis près du feu.
-
Comme je suis content que tes paroles dépassent tes pensées !
Mes
muscles continuaient à frémir, prêts pour mon combat contre le monstre :
je devais être bourré d’adrénaline.
-
Donald, je ne crois pas être de taille à supporter ce genre de choses. Tu
ferais mieux de me dire ce qui se passe. Et d’abord qu’est-ce que c’était que…
ça ?
-
Ch’était un fampire de Tranchylfanie, dit-il avec un accent encore plus épais
que celui de la créature. Ou, pour être plus préchis, ch’était une forme-pensée de fampire de
Tranchylvanie. Lorsque tu veux établir une thèse, et que tu t’aperçois qu’on ne
t’écoute pas, tu donnes un petit coup de fouet à ton interlocuteur avec une
petite forme-pensée qui démontre ce que tu veux dire. Tu ne crois pas que j’y
suis allé un peu fort, avec la cape doublée de rouge, les crocs pointus et
l’acchent comme cha ? Tu n’as pas eu trop peur, au moins !
- La
cape était sensationnelle, Don. Mais l’ensemble faisait un peu conventionnel,
trop baroque… Je n’ai pas eu peur du tout.
Il
soupira.
-
Bien sûr, bien sûr ! Mais tu as tout de même compris ma thèse et c’est ce
qui compte.
-
Quelle thèse ?
-
Richard, en traitant mon vampire comme tu l’as fait, tu faisais ce que tu avais
envie de faire, tout en sachant que quelqu’une d’autre en souffrirait. Il t’a
même dit qu’il allait souffrir
si…
-
Mais il allait me sucer le sang !
-
C’est ce que nous faisons aux autres, lorsque nous disons que nous souffrirons
s’ils n’acceptent pas de vivre à notre manière : nous leur suçons le sang.
Je
demeurai longtemps sans mot dire, réfléchissant à ses paroles. J’avais toujours
pensé que nous étions libre de faire ce que nous voulions uniquement dans la
mesure où les autres n’en souffraient pas, et voilà que ça ne collait pas.
Quelque chose clochait.
-
Ce qui m’étonne, me dit-il, c’est le fait qu’une idée reçue se révèle
impossible. La formule en question est dans
la mesure où les autres n’en souffrent pas. Nous choisissons nous-mêmes
de souffrir ou de ne pas souffrir, peu importe. C’est nous qui décidons.
Personne d’autre. Mon vampire t’a bien dit qu’il souffrirait si tu ne le
laissais pas faire, non ? C’était sa décision de souffrir, c’était son
choix. Ce que tu fais, toi, en fonction de cela, c’est ta décision à toi, ton propre
choix : tu lui donnes ton sang, tu l’ignores, tu le maîtrises ou tu lui
plantes dans le cœur une branche de houx. S’il ne veut pas de la branche de
houx, il est libre de résister, et choisir ses armes pour résister. Et ainsi de
suite, des choix, des choix, des choix.
-
Vu sous cet angle…
-
Ecoute, dit-il, c’est important :
NOUS
SOMMES TOUS.
LIBRES.
DE FAIRE.
CE QUE.
NOUS VOULONS.
FAIRE.
Extrait d’
« Illusions », de Richard Bach.