25 juillet 2007
Adieu, Barbu

Ce matin, je me suis réveillée en même temps que les enfants, dans la maison familiale de Normandie.
Nous sommes arrivés hier soir, assez tard, puisque je me suis un peu trompée dans l’itinéraire et puis j’avais aussi envie de prendre le temps.
Et je veux le prendre de plus en plus, parce que ce temps qui nous rythme, qui nous modèle, nous impose tout et rien, nous fait grandir ou nous efface, ce temps est vraiment trop capricieux, tout en remplissant son rôle de juge impartial.
Donc, toujours ce matin, et ce que j’aime dans l’écriture, c’est de pouvoir figer ce temps, le photographier, pour y revenir, le regarder sous d’autres angles, ce matin encore, je buvais mon café sur la terrasse, appréciant oh combien les premiers vrais rayons de soleil de l’été… En regardant le chat passer, je me suis fait la réflexion : tiens, ils ont un an les trois frères…
Et puis j’ai entendu la voix de Régina : " Jean nous a quitté ce matin à huit heures et demi ".
J’ai regardé ma mère pour lui dire. Nous avons rappelé ensemble la sœur de Jeannot et mon père est arrivé. Il s’est assis, a écouté. C’était simple et douloureux. Comme un vide normal et attendu mais que l’on ne peut concevoir qu’au moment même du présent.
Alors, je suis sereine, mon Barbu Chéri… Car la semaine dernière, j’ai pu poser mes lèvres dans ton cou pour t’embrasser une dernière fois. J’ai caressé tes cheveux si doux et j’ai contemplé ton visage endormi, qui avait gardé la couleur du soleil de ton pays. Derrière tes yeux clos, je sais que tu m’as entendue. Et je te garde en moi, égoïstement, comme un trésor inestimable.
Et je suis triste parce qu’on avait encore tant à se raconter, à partager et à se faire découvrir. J’ai toujours admiré en toi cette jeunesse farouche qui me permettait de te parler à cœur ouvert et confiant. C’est pour cela que je n’ai pas voulu croire que la maladie t’emmènerait de cette manière fulgurante.
Tu étais un sage et un tout jeune homme.
C’est pour cela que je n’ai jamais douté d’être ta petite fiancée, malgré l’écart d’âge. Peut-être ai-je été secrètement amoureuse de toi pendant toutes ces années, parce que tu me faisais être unique pour toi.
Tu m’as donné des yeux pour voir la couleur, tu as aidé mon ouie à entendre les merveilles de la musique et mon odorat à ce jour est l’élève d’un grand maître qui m’a aidé à sentir la subtilité du temps présent et que rien n’efface.
En août, je vais aller marcher sur les chemins de nos ballades et je vais prendre le temps de soigneusement remettre mes pas dans ceux que nous avons laissés.
Il y a tant de lumière qui vient de toi quand je pense à toi que je trouve la vie lumineuse à cet instant et pour ceux à venir.
Alors, Adieu Barbu.
Parce que chez toi, en Provence, quand on lance " Adieu, toi ", c’est aussi pour dire bonjour.
Commentaires
émotion
Je me promène au gré du hasard sur le web et j'ai fais une halte sur ce texte que je trouve très beau.
L'émotion décrite est au fond de moi, elle me submerge au fur et à mesure de la lecture, remet en scène mon vécu. Je n'avais pas réussi à l'exprimer de cette si joli façon.
Merci.
Phil.
Dispositions en cas d'arrêt de pensées
Je n'arrive pas à ne pas lire et relire ce texte. Il m'émotionne, me fait rêver, m'effraie... me rassure.
J'ai vécu cette expérience cruciale. Elle me trensperce comme la pluie d'hivers, comme un arrière gôut de baisers perdus.