deux chats

Quand je suis arrivée ici, c’était l’automne. La décision avait été un peu compliquée à prendre : déménager loin de Bordeaux et de mes attaches, c’était plutôt déséquilibrant. Encore une expérience de séparation, de perte. Oh, en vérité, les kilomètres me séparant de cette grande ville à mon nouveau chez-moi n’ont rien d’immenses car il suffit d’une demi-heure en voiture pour rejoindre la cité. Moi qui aime tant prendre ma voiture qui est mon salon de méditation préféré, ce serait l’occasion de continuer ma pratique, m’étais-je dit.

La fin de l’automne et tout l’hiver furent un temps de repos, de ressource, au milieu des vignes, dans cette jolie maison de pierres apparentes où j’ai campé mon atelier de création dans la mezzanine qui surplombe la pièce principale. En décembre, le rythme a été un peu particulier, car je tenais à accompagner David sur le marché de Tourny. Lui savait la fatigue que cela produit : dans le froid douze heures par jour, à l’intérieur d’un tout petit chalet de bois, à voir passer des centaines de personnes qui recherchent le cadeau originale pour Noël. Dès la deuxième quinzaine, il m’a imposé de ne venir qu’un jour sur deux. Cela a été un peu particulier, car ma crainte de l’abandon s’est réactivée automatiquement. J’avais de plus l’impression de continuer à abandonner Camille et Tom, car ne pouvant pas les rencontrer facilement. Cette sensation d’abandon que je traîne tant ou qui me traine et me roule par terre si souvent, qui me fait suffoquer à presque détester de vivre, et je n’ai pas dit la vie, non, de vivre moi-même, d’exister et de ressentir tant.

C’est une raison qui m’a fait partir loin de Bordeaux, pour me soigner, arrêter de saigner de toutes ces blessures internes que je ne compte même plus. Alors dans les jours qui sont tant raccourcis, j’ai repris pied avec moi-même, en profitant de la douceur de la maison, avec mes chats ronronnant et si heureux de m’avoir sans répit. Dompter la douleur, arrêter de souffrir, mettre un terme à cette souffrance que je ne comprends pas, l’intégrer pour mieux la supporter et la faire cesser.

Je l’ai écrit plus haut, l’hiver fût doux. Très pluvieux, mais comme j’ai puisé dans le bruit de la pluie qui se répand sur le velux et berce les pensées exacerbées, à la recherche de fraîcheur, de douce musique naturelle, pour que les bouillonnements du mental ne l’emporte par sur l’esprit ! J’ai beaucoup dormi, faisant des tours de cadran, abandonnant enfin les traitements chimiques pour faire confiance à mon naturel.

Puis le printemps est arrivé. Ramenant avec lui la sève dans toute plante, l’air du renouveau, des naissances et des métamorphoses. Je l’ai suivi sur les bourgeons vert tendre, les fleurs des pommiers et cerisiers dressés tout au long de mes promenades solitaires.

Et je n’ai rien vu venir, en fait...

J’étais centrée sur moi, mon physique, mon apparence, cherchant tous les moyens de perdre mes kilos en trop qui s’étaient affalés sur moi lors d’une prise d’un médicament, qui m’avait pourtant permis d’être plus calme à l’intérieur, moins au prise avec mes crises d’angoisses récurrentes. Il avait fallu l’été dernier prendre cette décision, laisser de côté les traitements de l’ayurvéda au profit de molécules plus reconnaissables en France, mieux maîtrisées par le corps médical occidental. J’avais aimé la sensation de légèreté qu’elles laissaient à mon cerveau : plus de rumination, plus de pensées négatives… Oui mais, un peu comme dans la série "The 100" que je regarde actuellement sur Netflix, je sentais que mon esprit s’était déconnecté, oubliant même l’appel de mon corps pour la rencontre avec mon Chéri. En résumé, plus aucune souffrance pour la disparition de son âme. Heureusement, ma nouvelle vie à Saint Germain m’avait permis d’arrêter ce traitement. Laissant donc un reflet de mon corps dans le miroir, que je n’aimais vraiment pas. En cette fin mars, j’avais essayé mille et un truc pour me délester de tout cela, mais en vain. Transformant ma quête de la silhouette parfaite en obsession dévorante.

Dommage qu’elle ne le fut par réellement, elle m’aurait alors bouffé un peu, pour redevenir transparente…

Et puis, une frénésie en amenant une autre, avec mon idée sur le printemps qui redémarre toute chose, ou que c’est la période idéale pour faire de beaux projets, je me suis posée la question de quoi faire ? Quoi faire et avec quoi ? Quel potentiel exploiter ? Quel talent développer ? Ou plutôt : qu’est-ce que je sais faire exactement ? C’est l’écriture qui m’est à nouveau apparue, comme elle revient toujours lorsque je l’ai délaissée, car écrire m’accompagne depuis que je sais le faire. Et il s’est produit ce fameux blocage, terrible et handicapant, de ne pas trouver la source, l’inspiration. Et plus je cherchais une raison, un thème à écrire pour faire naitre un nouveau bouquin, plus je m’embourbais dans un désapprentissage de tout ce que j’ai acquis depuis cinq ans. En arrivant même à ne plus rien écrire du tout. Et en entrant à nouveau dans un état d'être dans l'obsessionnel de l'insupportable. 

Sont alors revenus aussi sûrement, ces jours sombres, cette douleur qui submerge et prend dans les fibres du corps, transformant toutes les terminaisons nerveuses en métal rougeoyant et blessant. Une rechute de plus… Un échec pour mieux rebondir ?

Ce n’était pas possible d’avoir fait tout ça pour ça. Qu’est-ce que je voulais au juste ? Etre entendue. Oui mais ma jolie, l’écriture ne s’entend pas, elle se lit. Alors être lue ? Oui bien sûr. Avoir des retours, pouvoir échanger, transmettre. C’est là que les vieux démons ont fait leur réapparition dans mes pensées. Ceux incarnés dans la critique facile et systématique de certains hommes de ma vie : un frère tellement loin de ce qui me compose, de ce que je suis, exposant fièrement son détachement à mon égard, un fils adolescent saisissant la perche pour la transformer en arme et à nouveau me frapper pour que je disparaisse, un père qui est une mécanique implacable du scientifiquement prouvé et qui pense que l’écriture doit être réaliste, descriptive au plus près de la vérité. Mais quelle vérité… On me disait récemment que la réalité fait d’assez mauvais livres au final, car on en oublie l’intérêt de l’histoire pour les lecteurs et on délaisse toutes les émotions que le récit pourrait offrir.

Un matin, j’ai reçu un appel d’une grande dame que j’admire particulièrement. C’était lumineux, merveilleux, surprenant. Vous savez comme cette petite lumière que l’on aperçoit tard dans la nuit, cette étincelle qui rallume la vieille chaudière, l’appel du premier oiseau à l’aube encore opaque. « Tu es comme un chat qui a dormi longtemps et qui se réveille, s’étend et choisit finalement de se rendormir… » Bien sûr, cette image m’a tellement parlé, car ma passion pour le félin m’a fait tant de fois l’observer pour mieux le connaître.

Il y a eu ce déclic imprévisible et rassurant, qui allume la pièce et dissipe le brouillard qui s’y trouve. Une clé qui redémarre le moteur, rouillé et peu huilé. Mais ça fait mal, oh que oui, ça fait vraiment mal.

Je voudrais écrire tout d’un coup, mais heureusement ce n’est pas concevable. Je n’écris pas en un éclair même si mon esprit va si vite. Je vais prendre le temps qui m’est donné et réinvestir les espaces que je connais, que j’ai déjà aménagés et qu’il m’est facile d’atteindre. Mon darknet à moi, je l’ai assez utilisé, pour semer un peu partout des phrases soigneusement cachées aux sens multiples que je me suis tant de fois efforcée de rendre presque indéchiffrable.

Reprendre ce qui est là, ce qui existe. Une page de Carnet de gratitude pour faire un pond avec un blog qui ruisselle dans le souvenir mais que je vais re-sculpter pour mieux décrypter le réel.

Réécrire, c’est un sacré apprentissage pour moi. Repartir (et non plus partir) à l’intérieur des mots pour leur redonner vie, continuer et persévérer dans la reconstruction, dans le dressage de mon plat final, pour améliorer le goût ou découvrir de nouvelles saveurs.

Oublier ces phrases assassines, venues d’aucuns à qui je livre trop d’importance et que je laisse que trop s’insinuer en moi et détruire ma sensibilité. Ne plus penser aux regards extérieurs qui jugent et figent toute inspiration, toute liberté naturelle.

Il me faudra noircir des écrans pour raconter tout ce qui stagne en moi, pour que mon imaginaire ne soit plus bridé ni handicapé, qu’il retrouve sa souplesse et son inventivité. 

Peut-être ne serai-je pas lue en vérité ; peut-être serai-je ma seule relectrice ? Quelque part, j’en doute et ce doute est positif. Car je ne suis pas si différente de certains. Me raconter pourra sans doute interpeller des personnes qui vivent le même chemin mais n’ont pas la même vie.

 

Cela n’est pas important. Car ma première satisfaction de ce jour est que j’ai écrit longuement et que sous mes doigts, j’ai redessiné une carte qui me plait, j’ai ressenti cette joie légère qui s’installe quand tout est simple et que devant moi, sur cet écran, il y a du vivant, de l’existant qui peut se partager et s’interroger pour mieux comprendre et accepter. Il y a aussi moins de peurs, même s’il en reste tant. Il y aura dans quelques secondes la satisfaction d’avoir terminé un écrit, un billet à poster, un texte à lire.

Et surtout, durant ces longues minutes d’écriture, ma souffrance n’a pas été là. Oh, tout à l’heure, elle reviendra peut-être, au milieu d’un moment tranquille, en regardant ma série préférée ou en cuisinant pour faire un repas. Je pourrais alors me remémorer mon état de maintenant pour patienter et que l’orage s’en aille. Pour que le calme m’entoure, que la douceur et la tendresse caresse mon âme mélancolique, et que je découvre un peu de consolation.